Le vrai réseau social, c’est l’Essonne

Beaucoup de parents en Essonne ressentent la même chose, sans toujours savoir le nommer : une inquiétude sourde quand on voit un enfant de douze ans happé par son écran, le regard absent, le pouce qui fait défiler sans fin. Cette inquiétude est fondée. Le rapport annuel de l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme vient de le confirmer. Pour la première fois, en 2026, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo dépassent la télévision et les sites d’information comme premier moyen de s’informer dans le monde : 54 % des personnes interrogées s’y tournent pour suivre l’actualité. Chez les 18-24 ans, plus d’un sur deux. Au même moment, la confiance dans l’information tombe à son plus bas niveau jamais mesuré, 37 %. Ces chiffres décrivent l’environnement dans lequel grandissent nos enfants. Ils appellent à la lucidité.

Un outil puissant a besoin d’une boussole

Je ne fais pas partie de ceux qui voient dans le numérique le mal du siècle. L’Essonne accueille certains des supercalculateurs et des serveurs d’intelligence artificielle les plus puissants d’Europe. Nous avons équipé nos collégiens d’outils numériques. Internet ouvre des horizons d’apprentissage et d’exploration que les générations précédentes n’ont pas connus, et le nier serait une faute. Reste qu’un outil puissant a besoin d’une boussole.

Les données disponibles dessinent un point d’alerte précis. Selon une étude de la DREES publiée en juin 2025, près d’une jeune femme de moins de trente ans sur deux consulte les réseaux sociaux au moins une fois par heure, contre 16 % de la population générale. Cette surexposition va de pair avec une vulnérabilité accrue aux syndromes dépressifs, qui touchent 17 % des jeunes femmes de moins de 25 ans, contre 11 % des jeunes hommes. Les plateformes ne sont pas seules en cause : la solitude, la précarité, les discriminations pèsent aussi. Ces chiffres posent une question simple, que chaque famille peut se poser à sa table le soir : à quoi nos jeunes consacrent-ils leurs heures en ligne, et qu’est-ce que ces heures remplacent ?

Le gouvernement britannique vient d’annoncer son intention d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de seize ans. La démarche se comprend, et le débat mérite d’avoir lieu chez nous. Je crois pour ma part que l’éducation a un rôle au moins aussi décisif que l’interdiction. Un adolescent privé d’accès par la loi reste démuni le jour où il y accède, à seize ans, à dix-huit ans, ou par les chemins de contournement que les jeunes trouvent toujours. Un adolescent à qui on a appris à distinguer le vrai du faux, à choisir ce qu’il regarde plutôt qu’à le subir, garde la tête hors de l’eau dans un univers entièrement conçu pour capter son attention. Le discernement ne s’acquiert pas seul. Il se construit, à l’école, en famille, sur le territoire. Cela suppose des enseignants outillés, des parents informés, des adultes eux-mêmes formés à ces usages et capables d’en parler sans diaboliser ni banaliser. L’éducation aux médias et à l’information est une priorité civique, et le Département entend y prendre toute sa part.

Le lien réel, notre bien commun

C’est tout le sens de la grande cause que nous avons lancée en Essonne, « Bien grandir avec les mots ». Longtemps avant que le moindre algorithme entre dans la vie d’un enfant, la qualité des échanges humains, la voix, le regard, la présence, trace les chemins de la confiance et du langage. J’en ai la conviction : le premier réseau social d’un enfant, ce sont les adultes qui l’entourent. Rien ne remplace ce qui se construit en face à face, l’attention portée à l’autre, l’empathie, la capacité d’entrer en relation sans écran entre soi et le monde.

Quand je regarde l’Essonne pour ce qu’elle est vraiment, 1,3 million d’habitants, des villages et des villes nouvelles, des collèges, des clubs, des associations, des marchés, je vois un réseau social au sens propre. Un tissu de relations vivantes entre des femmes et des hommes qui partagent un territoire, se rendent des services, élèvent leurs enfants ensemble. À Bures-sur-Yvette, j’ai vu des collégiens accompagner chaque jour dans la cour un camarade en situation de handicap, sans qu’aucune application leur attribue le moindre point pour ce geste. Dans nos communes rurales, j’ai vu des bénévoles ouvrir une salle des fêtes, entraîner une équipe de jeunes, tenir une permanence d’aide aux devoirs, sans jamais attendre le moindre like en retour. Ce lien entre voisins, entre générations, entre quartiers, aucune plateforme ne sait le produire. Il est la matière première de toute vie collective digne, et les algorithmes, si puissants soient-ils, ne savent ni le mesurer ni le remplacer.

J’ai confiance en notre jeunesse. Elle aussi est curieuse, généreuse, capable d’un engagement réel dès qu’on lui en donne l’occasion. Elle mérite des repères, intellectuels et affectifs, sans être coupée du monde numérique. Je la vois aussi jouer au foot au basket, faire des jeux de société, et ils sont tout aussi heureux.

En Essonne, nous investissons dans les deux à la fois : les outils du savoir numérique et la force du lien humain. Ce sont les fondations sur lesquelles une société tient debout. La prochaine fois que vous croiserez un enfant le nez sur son écran, souvenez-vous que le contrepoids le plus puissant à la société du scroll, c’est vous : un adulte présent, un voisin disponible, un regard qui se pose vraiment.

François Durovray

Président du Département de l’Essonne

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