En Essonne, “remettre la librairie au centre du village”
Le lendemain de mon élection comme maire, je me suis opposé au rachat de la librairie de ma commune par une agence immobilière. Réaction instinctive d’un passionné de littérature. Réaction d’un élu qui sait ce qu’une librairie représente pour une ville : un lieu où l’on entre pour une chose et d’où l’on repart avec une autre en plus, où un libraire vous suggère un livre que vous n’auriez jamais choisi et qui changera quelque chose en vous.
Je lis. Beaucoup. Et je souffre de voir la pratique de la lecture reculer, surtout chez les jeunes. Les chiffres, depuis le début de l’année 2026, sont implacables.
Un libraire de quartier ou un algorithme de recommandation ?
En un an, les ventes de livres au premier quadrimestre 2026 ont reculé d’environ 8 %. En deux ans, ce sont plus de dix millions d’exemplaires qui ont disparu des rayons : dix millions de lectures qui n’ont pas eu lieu. Des enseignes historiques vacillent ou passent devant le tribunal de commerce. Gibert, Furet du Nord, Decitre sont placés en redressement judiciaire. Et en 2025, malheureusement, pour la première fois, le nombre de fermetures de librairies a dépassé celui des ouvertures.
Au sein de la filière, les éditeurs reprochent aux libraires de mal gérer. Les libraires rappellent qu’ils ne gagnent que 1 à 2 % de marge sur des livres dont le prix bouge peu, pendant que leurs charges, loyers et taxes s’alourdissent d’année en année. Les uns publient toujours plus, les autres peinent à vendre. Ces tensions sont réelles. Elles révèlent des réajustements nécessaires dans le partage de la valeur au sein de cette filière malmenée par certaines plateformes de vente en ligne aux pratiques concurrentielles déloyales.
Les librairies souffrent donc aussi parce que les gens lisent moins, pourquoi ? Qu’avons-nous transmis à nos enfants sur la valeur d’un livre ? Quelle place avons-nous laissée à la lecture dans leur quotidien face à des écrans qui captent toujours plus leur attention dès les premières années ?
Un libraire de quartier n’est pas remplaçable par un algorithme de recommandation. Il connaît ses clients, il sait quel roman glisser entre les mains d’un adolescent qui ne sait pas encore qu’il aime lire, quel album déposer sur la table pour un enfant de quatre ans. Il fait un travail d’orientation, de patience et de goût partagé. Quand sa boutique disparaît, c’est tout un savoir-faire qui s’efface du paysage d’une ville.
La situation des éditeurs et des libraires ne se joue pas seulement dans les bureaux des ministères ou les bilans comptables. Elle se joue dans nos mains, chaque jour. Chaque fois que nous préférons le défilement d’un écran à quelques pages, chaque fois que nous reportons l’achat d’un livre que nous avions envie de lire, nous prenons une petite part à ce recul. La responsabilité est collective parce qu’elle est d’abord individuelle. Une librairie ne tient pas grâce à des subventions : elle tient grâce à des lecteurs qui poussent sa porte. Nous sommes ces lecteurs, ou nous ne le sommes plus.
« Bien grandir avec les mots », bien lire sans fardeau
En Essonne, nous avons fait de « Bien grandir avec les mots » la grande cause départementale de 2026. Dans notre Département, un enfant sur quatre âgé de 3 à 4 ans ne maîtrise pas correctement le langage. D’après les bilans de santé menés en maternelle par nos services de PMI. Tout commence dans les premières années, dans les histoires racontées le soir, dans les comptines et les livres d’images qui construisent le langage avant même que l’enfant ne sache lire. Dans le ventre de sa mère, le bébé à naître enregistre des voix, des goûts qui le suivront toute la vie. La science nous apprend aussi que la lecture chez le bébé est une madeleine de Proust qu’il conservera en grandissant. On lit toute la vie parce qu’on nous a lu dans les premiers mois de la vie. Ce travail de fond, patient, humain est celui qui aide à bien grandir.
Des libraires qui résistent, des bibliothécaires qui accueillent, des enseignants qui lisent à voix haute, des parents qui racontent des histoires le soir forment une ligne de transmission.
En Essonne, nous amplifions cette ligne. Notre médiathèque départementale prête des malles de livres, des expositions et du mobilier adaptés aux tout-petits, jusque dans les plus petites communes. Nos centres de PMI organisent des ateliers de lecture et d’éveil au langage. Et avec l’appel à projets « En Essonne, nos quartiers ont des projets », nous soutenons les associations qui font vivre la lecture au pied des immeubles, là où elle manque le plus. Soutenir les médiathèques, déployer les ateliers jusque dans les quartiers prioritaires, accompagner les familles dans leur rapport aux écrans : voici des gestes concrets pour l’avenir de nos jeunes.
Les dix droits du Lecteur
Un mot plus personnel et citoyen pour finir. La lecture est un loisir sérieux. Elle exige qu’on s’y mette, qu’on tienne, qu’on accepte parfois l’ennui avant d’être absorbé. Dans ses dix droits du Lecteur, Daniel Pennac invite à ressentir la lecture comme une véritable expérience avec le droit de lire n’importe quoi, le droit de ne pas finir un livre, le droit de sauter des pages … Chacun à son rythme et selon ses envies.
Lire, c’est aussi une affaire collective. Un peuple qui lit est un peuple qui résiste aux slogans, qui prend le temps de comprendre avant de réagir, qui sait distinguer une nuance d’un mensonge. La démocratie a besoin de lecteurs autant que d’électeurs. Voilà pourquoi un Département a toute légitimité à s’emparer du sujet : la lecture est un service public de l’intelligence.
Renoncer à la lecture et à faire lire, c’est affaiblir les valeurs qui font notre civilisation. Il est temps de remettre la lecture au centre du village.
François Durovray
Président du Département de l’Essonne