La Ferté-Alais, ce que le ciel nous dit de notre souveraineté

Depuis 1970, chaque week-end de Pentecôte, le ciel de l’Essonne devient le plus grand théâtre d’aviation historique d’Europe. Les 23 et 24 mai, l’aérodrome de Cerny à La Ferté-Alais a accueilli la 53ᵉ édition du Temps des Hélices. Une centaine d’appareils en vol, cinq heures de spectacle, des dizaines de milliers de visiteurs venus de toute la France et d’ailleurs. On pourrait n’y voir qu’une belle fête. Ce serait passer à côté de l’essentiel : ce que ces machines racontent de notre capacité, hier comme aujourd’hui, à maîtriser nos propres technologies.

Un patrimoine vivant, tenu à bout de bras

La force de La Ferté-Alais tient à son cadre : des pistes en herbe qui rappellent les premiers champs d’aviation de l’entre-deux-guerres. Le matin, l’exposition statique permet d’approcher les appareils et d’échanger avec celles et ceux qui les maintiennent en état de vol. L’après-midi, l’histoire de l’aviation se déroule en tableaux : des pionniers sur leurs cages à poules jusqu’aux fleurons de l’armée française. Cette année, l’Aéronautique militaire française était à l’honneur, du Rafale Solo Display à la Patrouille de France.

Cette dernière n’est d’ailleurs pas une invitée étrangère à notre territoire, c’est un héritage essonnien qui revient chez elle. Elle y a ses racines car la première patrouille acrobatique de l’histoire de France, la « Patrouille d’Étampes », est née en 1931 sur l’aérodrome d’Étampes-Mondésir, en Essonne. C’est elle qui, de meeting en meeting, deviendra la Patrouille de France.

Derrière le spectacle, il y a un travail. Celui de l’Amicale Jean-Baptiste Salis et de centaines de bénévoles qui restaurent et font revoler des appareils que plus personne ne construit. Le De Havilland Dragon Rapide présenté cette année, joyau des années 1930, est le seul exemplaire en état de vol en France. Maintenir un tel patrimoine, ce n’est pas de la nostalgie : c’est conserver des savoir-faire de mécanique, d’aérodynamique et de pilotage que l’on ne réapprend pas une fois perdus. La transmission, ici, n’est pas un mot : c’est un atelier et une mémoire technique qui se passe de main en main.

La souveraineté se joue aussi dans le ciel

Quelques décennies séparent les machines de toile et de bois des technologies aéronautiques les plus avancées au monde. Entre les deux, une même chaîne : des ingénieurs, des pilotes, des industriels qui ont refusé de tenir les limites de leur époque pour des fatalités. Cette chaîne, aucun pays ne la reconstitue en urgence le jour où il en a besoin. Elle s’entretient, ou elle disparaît.

C’est précisément l’enjeu de notre temps. À l’heure où la dépendance technologique se paie en liberté d’action, la maîtrise aéronautique et spatiale n’est plus une question d’experts : c’est une question de souveraineté. Pouvoir concevoir, produire et faire voler nos propres appareils, civils et militaires, conditionne notre sécurité comme notre poids dans le monde. La France dispose encore de cette chaîne complète, des bureaux d’études aux lignes d’assemblage. La défendre suppose des décisions claires : investir dans la recherche, former les ingénieurs et les techniciens, et cesser de croire que ce qui s’est construit sur un siècle se rachèterait demain sur étagère.

L’Essonne, maillon de cette chaîne

Cette ambition n’est pas abstraite pour notre département. L’Essonne accueille sur le plateau de Saclay l’un des premiers écosystèmes scientifiques mondiaux (laboratoires, organismes de recherche, formations d’excellence, entreprises de haute technologie) dont les travaux irriguent directement l’aéronautique, le spatial et la défense de demain : matériaux composites, calcul haute performance, intelligence artificielle, nouvelles énergies.

Ce que nos chercheurs inventent aujourd’hui dans ces domaines prépare les appareils et les systèmes de la décennie qui vient. L’esprit d’audace qui a permis aux pionniers de conquérir le ciel est le même que celui qui anime nos laboratoires et nos industriels. La continuité entre les avions de Cerny et les technologies de Saclay n’est pas une image : c’est une réalité de terrain, à quelques kilomètres de distance, sur un même territoire.

Cette filière est un poids lourd économique bien réel. Safran est implanté de longue date à Massy, ou près de 2 300 collaborateurs depuis plus de soixante-dix ans, et son site moteurs d’Évry-Corbeil, aux côtés des activités de Thales et de tout un tissu de PME et d’équipementiers. Eurocontrol est bien implanté à Bretigny-sur-Orge et y développe un centre de recherches et d’innovations. Aux portes du département, l’aéroport d’Orly constitue l’un des premiers bassins d’emploi aéronautique d’Île-de-France. Des moteurs aux systèmes embarqués, des bureaux d’études aux ateliers, c’est une chaîne de valeur complète qui vit et travaille ici.

C’est aussi en Essonne que s’invente l’avion de demain : plus sûr, plus sobre, moins polluant. Nos motoristes et nos laboratoires travaillent sur les moteurs nouvelle génération, les carburants durables, l’allègement des structures et l’électrification des systèmes, autant de leviers pour réduire l’empreinte carbone du transport aérien sans renoncer à la performance ni à la sécurité. La décarbonation de l’aviation ne se décrétera pas : elle se conçoit, à l’établi et au laboratoire. Et une bonne partie de ce travail se fait sous le ciel essonnien.

C’est pourquoi je crois à l’utilité d’un rendez-vous comme La Ferté-Alais. Il rassemble dans un même lieu ce que nous séparons trop souvent : le patrimoine et l’avenir, l’émotion et l’industrie, le grand public et l’excellence technique. Devant un appareil ancien ou une démonstration de voltige, un enfant peut décider d’une vocation. Et c’est de vocations (d’ingénieurs, de techniciens, de pilotes) que dépend, très concrètement, notre capacité à rester maîtres de notre ciel.

Le Temps des Hélices a réuni l’an passé près de vingt mille visiteurs ; les organisateurs en attendaient le double cette année. C’est, pour l’Essonne, une vitrine touristique et économique de premier ordre, qui fait travailler nos communes, nos commerçants et nos associations le temps d’un week-end. C’est surtout la preuve qu’un territoire peut faire de son histoire un levier d’avenir, à condition de ne jamais traiter l’un sans l’autre.

Un cap, pas une parenthèse

Je ne veux pas que cette journée reste une parenthèse enchantée dont on parle deux jours par an. Ce que La Ferté-Alais donne à voir (l’alliance du patrimoine et de la technologie, de la passion et de l’industrie) doit nourrir une exigence durable : soutenir celles et ceux qui maintiennent ce patrimoine en vol, faire connaître aux jeunes Essonniens les métiers de l’aéronautique qui recrutent à leur porte, et porter auprès de l’État et de l’Europe l’idée qu’une nation ne reste libre que si elle garde la maîtrise de ses technologies stratégiques.

Protéger ce que nous savons faire, transmettre ce que nous avons reçu, investir dans ce que nous voulons inventer : la souveraineté n’est rien d’autre que cela. Et elle ne se construit pas seulement dans les sommets internationaux ou les budgets de défense. Elle se construit aussi, plus modestement et tout aussi sûrement, sur une piste en herbe de l’Essonne, un week-end de Pentecôte, sous les yeux d’un enfant qui regarde le ciel.

François Durovray

Président du Département de l’Essonne

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